Un entretien réalisé par Maud Pernot pour la SFEN Jeune Génération
Ton parcours professionnel est particulièrement ruche...
Après mon BAC E en 1973, je voulais travailler dans le secteur nucléaire. Ma génération avait été bercée par les communications du CEA sur cette industrie qui montait. Comme il n’existait alors aucune formation d’ingénieur dans ce domaine, j’ai décidé de rentrer dans la Marine nationale, référence du nucléaire opérationnel. Reçu aux préparations d’école d’officier, je me suis orienté vers les toutes nouvelles formations d’officiers mariniers « spécialistes nucléaires », les seules qui permettaient alors de se former au Génie nucléaire …. En 1976, pour connaître le terrain, j’ai participé à une mission dans l’Océan Indien « d’ouverture du canal de Suez » sur une Frégate « moderne », comme responsable de la Chaufferie et de la machine de propulsion. Après cet intermède, j’ai exercé la fonction d’opérateur nucléaire jusqu’en 1977. J’ai navigué comme responsable chimie / radioprotection / opérateur. C’était passionnant ! J’avais une grande autonomie. A terre, tu es le chef de laboratoire, alors qu’en mer, tu fais tout !
Après un cursus de formation d’ingénieur, je suis parti comme Chef de Service sur le premier sous-marin nucléaire d’attaque : le RUBIS. J’ai suivi tous les essais sur la chaudière. En 1985, nous avons embarqué pour une mission « spéciale » d’un an, qui nous a permis de faire le tour du monde. Une expérience rare ! Muté ensuite auCEA Cadarache, j’ai repris avec « Technicatome » la formation des ingénieurs du cursus génie Atomique, qui était un peu délaissée.
En 1988, j’avais fait le tour de la question. J’ai quitté la Marine Nationale. La maintenance prédictive se développait. Ma formation d’ingénieur m’avait donné des notions dans ce domaine. TECHNIPHONE (composants électroniques) avait besoin d’un ingénieur de mon profil pour piloter, sur le nouveau prototype de sous-marin SNG, les essais de bruits et de vibrations de la propulsion nucléaire embarquée. Mon expérience de la marine m’a permis de les aider à résoudre leurs problèmes techniques. Nous pouvions ainsi profiter pleinement des créneaux d’essai, ce qui a renforcé ma légitimité. J’ai piloté ces essais pendant 4 ans. Après avoir embauché mon remplaçant, je vois paraître une offre d’emploi d’Ingénieur Sûreté chez EDF. Le chef de Mission Sûreté Qualité du CNPE de Chinon cherchait un ingénieur qui pouvait être rapidement opérationnel. Le nucléaire m’avait encore rattrapé … ! J’avais 36 ans. Grâce à mon expérience, j’ai suivi seulement 3 mois du cursus de formation (au lieu de 2 ans). J’avais notamment en charge le dossier INSAG 4 (culture sûreté), auquel j’ai formé tous les cadres. Je réalisais aussi des études techniques un peu complexes. Après seulement 2 ans, j’ai été nommé Chef d’Exploitation. Je suis arrivé dans une équipe de conduite qui connaissait beaucoup de tensions. Malgré de solides compétences techniques, nous avons néanmoins eu un petit écart. Evitant tout jugement de valeur, je leur ai expliqué la méthode de l’arbre des causes. Ils ont commencé à analyser eux-mêmes les difficultés qu’ils rencontraient et à trouver leurs solutions. Idem pour les Règles d’Exploitation … si bien qu’à la fin, je n’avais même plus besoin de les questionner. Ils m’appelaient seulement pour les difficultés d’interprétation. En 1998, nommé chef de service Sûreté Qualité, j’ai organisé l’évolution des compétences du métier d’auditeur, vers celui de qualiticien, afin que le site obtienne les certifications ISO 14 001 (environnement), puis ISO 9001 (qualité).
Après la fermeture du surgénérateur sodium SUPERPHENIX, le CEA et EDF devaient redémarrer son prototype PHENIX. Ils souhaitaient une ligne hiérarchique solide techniquement. J’ai donc été détaché comme Chef de service Conduite. Rapidement, j’ai fait mon diagnostic. Il fallait rénover les Règles d’Exploitation, apprendre à réaliser des vérifications de sûreté, les intégrer à la préparation et aux activités courantes d’exploitation. J’ai imposé des règles simples, avec pédagogie. Nous avons formé la plupart de l’équipe de conduite et développé le simulateur. Nous avons connu un record de durée de production sans arrêt automatique réacteur. De retour à EDF, je suis arrivé au CNPE Belleville à l’été 2007, pour occuper le poste de chef de mission Sûreté Environnement.
Pourquoi as-tu choisi d travailler dans le nucléaire ?
Dans les années 1970, le nucléaire était une science avant-garde, qui avait un bel avenir technique – la science la plus avancée avec l’aéronautique. J’ai d’ailleurs failli être pilote, mais je suis resté sur ma première vision. Plus fondamentalement, j’aime la technique. Quand on lit les revues du CEA, dans les années 60, cela donne envie d’y aller. Le nucléaire est un domaine où l’on est très performant en Europe. Et puis, qu’est-ce qui fait briller les yeux des ingénieurs ? C’est ça, le moteur : j’aime ce que je fais ! Ceci dit, j’ai d’autres challenges en dehors du travail …
C’est vrai que tu pratiques le cyclisme ...
Pour garder l’équilibre, il faut 3 composantes : l’affectif, la vie professionnelle et un espace de liberté. Personnellement, je me suis investi dans la compétition cycliste. Après une période de pause, j’ai repris dans un petit club, qui participait à peu de compétitions. Avec le départ de son Président, le club allait tomber. A 40 ans, tu fais du sport pour toi, mais aussi pour les autres. Pas question de se faire mousser seul via des performances en compétition !
Je me suis donc fixé un challenge : montrer que l’on pouvait amener les jeunes au vélo dans un petit village (alors même que j’étais chef de service – Mon agenda était bien rempli !!). Le club est passé de 4 à 200 adhérents, dont 80 jeunes ! Ce club fonctionne toujours aujourd’hui … Alors tu te dis : « Là, tu as apporté quelque chose ! ». Ne regarde pas ce que tu vas devenir, regarde ce que tu as apporté. Quand je regarde PHENIX, je me dis que nous avons produit quelque chose.
Que souhaiterais-tu faire ensuite ?
Pourquoi pas partir dans une filiale ou dans le privé, à l’étranger, tester de nouvelles choses … Dans l’EPR ou les pays de l’Est, il y a tout à remonter. D’autres domaines peuvent être intéressants, comme l’environnement, ou l’appui / conseil à l’Inspection nucléaire interne.
Je cherche ce qui pourrait me faire vibrer. L’idéal est d’avoir carte blanche, sans a priori. Beaucoup de postes peuvent être intéressants, pourvu que tu puisses apporter des évolutions et que l’on t’écoute, que tu aies la main sur le changement …. Par exemple, refaire un travail analogue à ce que j’ai fait à PHENIX, ça, c’est intéressant ! Notre mission, c’est de regarder le sens et d’innover.
Quels conseils donnerais-tu aux jeunes ?
La carrière n’est pas une fin en soit. Elle est beaucoup plus riche si tu as apporté des choses, techniquement, managérialement. C’est l’intérêt des postes qui est à considérer et à présenter aux jeunes. Le secteur nucléaire est toujours porteur. L’EPR est en marche, la génération IV se prépare : la filière « à neutrons rapides/sodium » va revenir, avec à sa suite, la filière à caloporteur gaz. Nous autres, européens, devons saisir l’importance de l’enjeu et développer rapidement ces projets … notamment par rapport à la Chine. Ils seront aussi brillants que nous demain, si nous ne gardons pas un coup d’avance. Pourvu que le CEA ait les moyens !! Quant à la fusion, c’est sans doute l’avenir de l’humanité.
La bonne approche du management, c’est de tirer les gens vers le haut pour qu’ils s’y retrouvent aussi humainement … et pas seulement en termes d’intérêt personnel ou de carrière. Quand tu reçois un mail, dans lequel un ancien technicien t’annonce : « Je suis passé Ingénieur grâce à toi », c’est pour moi la plus belle des récompenses ! … ou encore lorsque tu as réussi à tirer quelqu’un d’une mauvaise passe. On peut alors être en décalage par rapport au monde qui nous entoure. Ne t’en inquiète pas, c’est toi qui es dans le vrai. Et c’est cela qui compte … c’est important de prendre le temps d’y réfléchir, de s’y arrêter. Dans la vie professionnelle, comme dans la vie privée, il faut être équilibré et que ceux qui sont avec toi puissent t’accompagner un certain temps. Souvent, on rencontre des difficultés familiales. Pour les couples qui travaillent à deux, il est préférable que la carrière de l’un ne se construise pas au détriment de celle de son conjoint. En bref, prendre le temps de se connaître et de regarder son environnement pour que les autres aussi y trouvent un intérêt. C’est parfois même plus facile avec les collègues, mais on peut aussi y parvenir avec ses proches. C’est le deuxième volet, il vaut mieux ne pas l’obérer.