SFEN Jeune Génération
Accueil du site > 2. Interviews de dirigeants > Interview Christophe BEHAR – CEA/Directeur de l’Energie Nucléaire

Interview Christophe BEHAR – CEA/Directeur de l’Energie Nucléaire

samedi 26 juin 2010

Par Virginie Blin et David Torcy, pour la SFEN Jeune Génération

Christophe Béhar, diplômé de l’Ecole Centrale de Paris, est entré au CEA en 1984 dans le domaine des amplificateurs de laser de puissance associés aux procédés d’enrichissement par laser. En 1989, après un passage de trois ans à l’extérieur du CEA, il est en charge de développer des composants pour la séparation isotopique et devient, en 1997, chef du Département des technologies de l’enrichissement à Pierrelatte. Il prend ensuite, en octobre 2000, la direction des matières, de la surveillance et de l’environnement à la Direction des Applications Militaires du CEA (DAM : Direction en charge de l’approvisionnement en matière nucléaire pour les armes et la propulsion navale, de la lutte contre la prolifération et le terrorisme nucléaire). Directeur du centre DAM- Ile-de-France de 2004 à 2009, centre chargé de la conception des charges nucléaires, de la lutte contre la prolifération et le terrorisme nucléaire, il a été nommé à la tête de la Direction de l’Energie Nucléaire du CEA (DEN) le 14 avril 2009.

Votre parcours personnel vous a amené à effectuer une partie de votre carrière dans l’industrie en dehors du nucléaire (Thomson) : que retenez-vous de cette expérience ? Quelles sont selon vous les spécificités de l’industrie nucléaire ?

Il y a deux raisons essentielles pour lesquelles j’ai souhaité aller à l’extérieur : la première est qu’à cette époque, dans la division Systèmes de Thomson, j’ai été amené à travailler sur un sujet auquel je portais un grand intérêt : l’initiative de défense stratégique chère à R. Reagan. Deuxièmement, le travail réalisé dans cette division me permettait de participer à des programmes de grande ampleur aux budgets très conséquents, plusieurs milliards de francs étaient alors mis en jeu. Et j’ai vu des similitudes dans le domaine du nucléaire par rapport à mon expérience chez Thomson : la nécessité d’avoir une visibilité sur de très longues années, 15 à 20 ans très souvent. Des industries avec une forte exigence en matière de qualité, on met toujours très souvent en avant tout ce qui tourne autour de la qualité de type nucléaire et je pense que cela peut être vrai également dans beaucoup d’industries. Toutefois, une spécificité caractéristique de l’industrie nucléaire est le contrôle très strict de l’Etat, par exemple sur les collaborations, les ventes ou autres interactions. L’Etat souhaite continuer à jouer un rôle extrêmement important aujourd’hui dans le domaine du nucléaire, comme annoncé plusieurs fois.

Avez-vous quelques chiffres qui permettent de présenter la Direction de l’Energie Nucléaire (DEN) en termes de moyens humains, financiers mais aussi techniques ?

Bien sûr, parlons en premier lieu des hommes et des femmes car ce sont eux les plus importants : la Direction de l’Energie Nucléaire ce sont à peu près 4500 personnes et plus de 200 doctorants et post-doctorants. Les effectifs sont distribués entre les sites de Cadarache ( 2000 personnes), Marcoule ( 1500 personnes) et Saclay ( 1000 personnes). Une proportion de 30% de ces effectifs sont des femmes et le rapport cadres/non-cadres tend vers 50%, il est de 48% typiquement aujourd’hui. Ce volume important de personnel est extrêmement qualifié et constitue aujourd’hui un socle très important du CEA. Le budget annuel de la DEN est de l’ordre d’1,3 milliard d’euros, somme partagée entre les deux gros blocs d’activités : les actions d’assainissement/démantèlement auxquelles sont consacrées 700 millions d’euros et la R&D dotée d’un budget de 600 millions d’euros. Dans le domaine de l’assainissement/démantèlement, un fonds dédié civil et un fonds dédié défense dans lesquels l’Etat, EDF et Areva ont apporté des ressources, constituent la réserve financière pour la réalisation de ces opérations. En ce qui concerne le budget alloué à la R&D, l’apport de l’Etat s’élève à 380 millions d’euros et les presque 40% complémentaires proviennent des industriels. Notre collaboration avec les industriels est donc très positive et nous procure d’importantes ressources. Les spécificités des différents sites sur le plan des programmes de R&D sont aujourd’hui les suivantes : Cadarache spécialisé dans les réacteurs et la fabrication du combustible, Marcoule plutôt dans le cycle du combustible que ce soit l’amont (hors fabrication) ou l’aval du cycle, Saclay orienté activités transversales nécessaires au bon déroulement des programmes : simulation, matériaux, physico-chimie. En soutien, des grands outils expérimentaux liés au nucléaire sont présents sur chaque centre : les réacteurs OSIRIS et ORPHEE et l’installation du LECI à Saclay, l’installation Atalante à Marcoule qui est le grand outil destiné à mener à bien les travaux sur l’aval du cycle, et le LEFCA ou le LECA à Cadarache (laboratoires de fabrication et d’examen des combustibles). Toutes ces installations, malgré leur coût élevé, sont dans le domaine du nucléaire des outils constituant un avantage concurrentiel essentiel par rapport aux autres entités, en Europe ou dans le monde.

JPEG - 21.5 ko

La piscine du réacteur de recherche Osiris – La réaction nucléaire est caractérisée par la lueur bleutée due à l’effet Tcherenkov

Par ailleurs nous développons de nouveaux outils, notamment le nouveau réacteur de recherche Jules Horowitz (RJH) à Cadarache qui est un investissement extrêmement important et, bien que la décision de construction du réacteur ASTRID (prototype Génération IV) ne soit pas encore prise, nous œuvrons à la préparation de ce projet. A ce sujet, nous fournirons aux pouvoirs publics en 2012 un premier avant-projet sommaire comportant une première évaluation de coût, des éléments techniques sur le réacteur ainsi qu’un planning de déploiement du prototype ASTRID.

JPEG - 18.3 ko

Schéma du Réacteur Jules Horowitz

Les missions de la DEN sont déclinées au travers de la feuille de route du gouvernement (le développement des réacteurs de 4ème génération avec la préparation du futur prototype 2020, les solutions sûres à la gestion durable des déchets nucléaires, la réponse aux demandes des industriels en appui au nucléaire de 3ème génération et le maintien de l’effort sur les programmes de démantèlement). Comment s’articulent ces activités par rapport aux autres directions du CEA, notamment vis-à-vis des énergies alternatives ?

Pour commencer par la fin de votre question, sauf au travers du projet de construction de Bure-Saudron (projet de démonstrateur semi-industriel de production d’agrocarburants de 2ème génération), la DEN n’est pas directement impliquée sur les projets de R&D du CEA dans le domaine des énergies alternatives. Bien sûr, au travers d’actions ponctuelles de collaboration, les équipes de la DEN peuvent être amenées à mettre leur savoir-faire au service de tels projets. Mais c’est la Direction de la Recherche Technologique du CEA qui gère les programmes de R&D dans le domaine des énergies alternatives.

Il faut savoir par ailleurs que nous avons un volume d’activités très important en interface avec d’autres pôles du CEA (500 personnes travaillent ce jour sur ces sujets), je vous en décline quelques-unes :
- notre savoir-faire dans le domaine du développement des réacteurs : instrumentation, cœur et codes associés, nous permet de participer au développement de la propulsion navale avec la Direction des Applications Militaires ;
- nous avons également une activité non négligeable dans le domaine de la lutte contre la prolifération nucléaire : nous devons nous assurer que nos systèmes sont de plus en plus résistants à la prolifération, et notre expertise sur les réacteurs aussi bien que sur le cycle du combustible nous permet de collaborer avec la Direction des Applications Militaires sur ce sujet. La Direction des Applications Militaires assure l’interface officielle avec l’Etat dans ce domaine, la DEN étant plutôt en interface avec les industriels, tout en important son expertise au pôle défense ;
- un troisième point : de tout temps, les procédés de production de matières nucléaires, y compris militaires, ont été l’apanage du CEA dit civil ;
- nous travaillons au profit de la Direction des Sciences de la Matière du CEA, principalement par la production de neutrons au travers du réacteur ORPHEE situé sur le site de Saclay, mais aussi par des activités dans le domaine du développement de matériaux pour la fusion. Vous voyez ainsi que nous avons des actions extrêmement corrélées avec les autres pôles du CEA.

Dans le contexte de concurrence, malgré les enjeux « compétences métiers », encouragez-vous les échanges de personnels entre la DEN et ses partenaires industriels afin de favoriser le partage des cultures et de permettre une meilleure compréhension mutuelle ?

La réponse est oui et je pense qu’il est absolument essentiel de faire en sorte que des échanges puissent avoir lieu. Depuis 30 ans nous avons cherché à construire des passerelles dans un sens et dans l’autre. Mais les cultures et les métiers sont très notablement différents s’agissant des industriels et du CEA et je ne suis pas certain que ces passerelles fonctionnent très bien. Il est donc nécessaire de préparer, réfléchir et travailler sur ces échanges.

Il existe bien sûr des échanges directs de personnels entre le CEA et ses partenaires mais il y a également des réflexions menées concernant, par exemple, les étudiants en thèse. Nous participons au programme international de bourses de thèses Areva Grants qui a été mis en place par Areva en cours d’année 2009. L’objectif est de constituer un vivier d’experts juniors dans les domaines de la R&D nucléaire. Les laboratoires de la DEN accueillent actuellement une demi-douzaine d’étudiants dont les travaux de thèse sont financés par Areva. Le doctorant acquiert ainsi une double culture qui pourra lui permettre, à l’obtention du diplôme de thèse, de s’intégrer éventuellement aux équipes Areva. Voilà une façon de transmettre un peu le savoir-faire et de resserrer, s’il en était besoin, les relations entre la DEN et Areva.

Comment la DEN parvient-elle aujourd’hui à trouver l’équilibre entre la diffusion de la connaissance par le biais des communications scientifiques qui sont l’apanage de tout organisme de recherche et la protection du savoir-faire technologique ?

En matière de protection, je crois qu’il y a d’abord deux notions à distinguer, qui sont la propriété intellectuelle d’une part et la lutte contre la prolifération d’autre part, et nous ne sommes peut-être pas toujours suffisamment attentifs à cette dernière. Clairement, la propriété intellectuelle de nos résultats est extrêmement importante puisqu’elle permet de maintenir un avantage concurrentiel au CEA et aussi aux industriels pour lesquels le CEA travaille. C’est donc un aspect pris en compte de façon croissante lors de la rédaction de nos contrats. Et, parce que nous sommes amenés de plus en plus à travailler avec plusieurs partenaires sur des problématiques similaires, je veux renforcer notre capacité à travailler avec un seul client en lui rendant les résultats qu’il attend, sans fournir le moindre résultat intéressant seulement ce client, à un autre client. Par ailleurs, pour assurer une protection de nos savoirs, il est nécessaire de déposer des brevets. L’objectif annuel, qui est aujourd’hui de 50 et tend à croître chaque année, est clairement affiché à la DEN. Vous constatez, sur la figure ci-dessous, la croissance non négligeable du nombre de brevets déposés ces 6 dernières années.

JPEG - 20 ko

Le deuxième item que je veux aborder est la lutte contre la prolifération : certaines de nos activités doivent être protégées en les classifiant, c’est le cas par exemple, dans l’amont du cycle, de tout ce qui concerne la séparation isotopique. Des études que nous menons sont donc couvertes par le secret afin de protéger les informations qui sont obtenues.

Ceci étant, et j’arrive plus précisément à votre question, je n’estime pas que propriété intellectuelle ou lutte contre la prolifération soient antinomiques avec des échanges scientifiques et techniques de très haut niveau au sein de la communauté scientifique. Echanges que le CEA et la DEN encouragent parce que c’est un moyen de montrer que nous avons des équipes compétentes capables de rayonner vers l’extérieur. Le CEA a mis en place une filière d’experts, dont certaines missions sont l’enseignement et la communication scientifique à l’extérieur. Nous savons bien distinguer l’activité scientifique amont et les applications qui en découlent et ainsi déconnecter la propriété intellectuelle/lutte contre la prolifération, du rayonnement et de la communication dans le domaine scientifique.

La DEN réalise à l’heure actuelle de nombreux démantèlements d’installations en fin de vie. Une mutualisation des savoir-faire est-elle possible avec d’autres industriels, notamment à l’étranger ?

Demandons-nous d’abord à quoi sert la mutualisation. En effet mutualiser, c’est partager un retour d’expérience, des savoir-faire, etc. Cela se fait naturellement par exemple entre différentes équipes du CEA, notamment celles de la DEN qui sont en charge des chantiers d’assainissement/démantèlement à Fontenay-aux-Roses, à Saclay, à Cadarache ou à Marcoule, mais cela se fait aussi entre les équipes de la DEN et les personnels des entreprises extérieures intervenant sur ces chantiers. Mais la mutualisation doit apporter un juste retour sur investissement. Rien ne sert de partager notre expérience avec des partenaires sur les chantiers nationaux, si nous ne retrouvons pas un juste retour sur investissement. Et à l’international, les mutualisations ne sont pas assez développées, alors que les chiffres d’affaires dans le domaine de l’assainissement/démantèlement sont colossaux. Prenons l’exemple de l’usine UP1 à Marcoule, sur 40 ans de travail, le budget d’assainissement/démantèlement s’élève à 7 milliards d’euros, c’est énorme mais c’est parce qu’il est important d’assainir et de démanteler proprement nos installations pour démontrer effectivement qu’on est capable de les gérer, y compris lorsqu’elles sont en fin de vie.

JPEG - 19.5 ko

Démantèlement de l’ancienne salle de dissolution des combustibles d’UP1, la salle 60

Par ailleurs, il existe des groupes de travail à l’AIEA et l’OCDE/AEN sur ces sujets et dans ce cadre, le réacteur expérimental SILOË du CEA à Grenoble a été pris comme modèle de démantèlement d’une installation nucléaire. Mais ce n’est pas un retour d’expérience qui pourra servir à EDF concernant les réacteurs à eau pressurisée (REP). Ce type de réacteur est particulier et le CEA n’a pas d’activités d’assainissement/démantèlement de ce type. Nous avons plus de convergences avec EDF sur les anciens réacteurs type UNGG et sur les probables générations IV, réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium. Dans le domaine de l’assainissement/démantèlement, nous avons en fait plus de convergences avec Areva sur toutes les usines du cycle du combustible.

JPEG - 11.6 ko

Vue extérieure du réacteur à neutrons rapides Phénix

Le CEA accorde une importance particulière à l’information du public, afin de favoriser le débat science et société. L’une des phrases du document d’évaluation du CEA par l’AERES de décembre 2009 (p22) exprime le fait que « la culture nécessaire à une bonne gestion de [la] communication [externe] ne s’est pas encore diffusée en profondeur dans tout l’organisme ». Quels sont les outils mis en place à la DEN pour favoriser cette communication auprès du grand public ?

Tout d’abord il y a une unité de communication sur chaque centre CEA dont la mission première est la diffusion de l’information à l’échelle locale, chaque centre étant un acteur important au niveau de l’emploi et des ressources locales. Dans le domaine du nucléaire, cette information se traduit par exemple par la diffusion des mesures environnementales autour des centres, chose jugée très importante par le grand public. Ces informations font l’objet d’un document annuel édité par chaque centre. Ensuite, comme la loi le demande, il y a une Commission Locale d’Information (CLI) à côté de chaque centre CEA. La dernière créée date de l’année passée à côté du centre de Fontenay-aux-Roses car il n’en existait pas auparavant. Voilà en ce qui concerne l’échelon local.

A côté de cela, le CEA choisit de communiquer par les canaux habituels, notamment Internet, vecteur d’information majeur de nos jours et met à disposition du public, soit par Internet, soit par diffusion de publications, les éléments qui permettent d’appréhender nos activités, nos objectifs, les moyens alloués. En effet, puisque la DEN travaille en partie à l’aide de subventions de l’Etat, les citoyens doivent être informés de la manière dont sont utilisées les subventions publiques. J’ajouterais qu’à tous les niveaux, les personnels du CEA en sont les représentants et des vecteurs d’informations. Il est donc important pour moi que les agents aient une assez bonne connaissance de ce qui se passe à l’intérieur du CEA. Le rapport annuel de la DEN a par exemple l’ambition d’être à la fois une carte de visite vis-à-vis des personnes de l’extérieur mais aussi une source d’information commune pour les agents de la DEN et des autres pôles du CEA.

Le manque de personnel qualifié pour suivre les projets et gérer l’exploitation est une préoccupation des industriels pour les années à venir. Quel est la politique de la DEN sur le plan du maintien des compétences ? Quelle est la part du budget alloué à la formation ?

Depuis près d’un an, nous disposons d’un Plan à Moyen et Long Terme (PMLT) que nous avons construit puis fait évoluer en interface avec nos partenaires car la DEN ne mène aucun programme en propre. Ainsi, les compétences nécessaires à la réalisation des programmes ont été identifiées jusqu’à l’horizon 2020. En parallèle, la Direction des Ressources Humaines de la DEN mène une activité de gestion prévisionnelle des compétences des personnels permettant de définir les évolutions nécessaires. L’accent a initialement été mis sur deux sujets importants : le cycle du sodium et le domaine des combustibles. Mais cette gestion prévisionnelle des emplois et des compétences doit être étendue aux autres domaines en s’appuyant désormais sur le PMLT. Il semblerait notamment intéressant d’augmenter les compétences, de façon générale, des effectifs qui travaillent dans le domaine de l’assainissement/démantèlement puisque nous dépensons là un peu plus de la moitié de notre budget. Enfin, la relance du nucléaire conduit également le CEA à mener des actions de formation, qui font partie intégrante de ses missions. Ces activités croissent et mobilisent aujourd’hui en cumulé une cinquantaine de personnes à temps plein à la DEN. Nous devons donc bien considérer ce temps passé à l’enseignement en parallèle de nos programmes de travail. Le budget global alloué à la formation à la DEN s’élevait à 1 million d’euros environ en 2009, dont 20% consacrés au maintien des compétences métiers scientifiques et techniques et 3,2% au maintien des compétences en conduite et suivi de projets. En résumé, nous surveillons l’évolution des compétences critiques et faisons en sorte de les maintenir dans le temps, sachant que sur quelques sujets nous avons d’ores et déjà des idées extrêmement précises.

Par Virginie Blin et David Torcy, pour la SFEN Jeune Génération

SPIP | contact@sfenjg.org | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | mis à jour le 3 août 2010