Pour cette interview, Bruno Comby nous a reçu dans son domicile à Houilles dans les Yvelines. Au préalable, il nous a proposé une visite de cette maison bien particulière puisqu’elle rassemble nombre d’innovations écologiques en son sein. Nous vous invitons à consulter deux liens pour plus d’informations sur le sujet :
http://maison.ecolo.org/
http://comby.blogspot.com/
Formé à l’Ecole Polytechnique et à l’Ecole Nationale Supérieure de Techniques Avancées en génie nucléaire, après un premier emploi comme ingénieur EDF jusqu’en 1986, Bruno Comby est depuis un quart de siècle écrivain et conférencier à plein temps, sur des sujets aussi divers que l’écologie, la médecine préventive et le bien-être. C’est cet engagement militant en faveur d’une meilleure qualité de vie qui l’a amené en 1996 à fonder l’AEPN (http://www.ecolo.org/base/basefr.htm).
M. Comby, vous êtes le fondateur et Président de l’AEPN, pouvez-vous nous présenter cette association ?
L’AEPN regroupe aujourd’hui plus de 10 000 membres et signataires répartis dans près de 60 pays et sur 5 continents. Elle comporte également un comité d’honneur, composé de plusieurs ministres et autres personnalités éminentes du monde entier. A l’origine, l’AEPN ne représentait qu’une seule association au siège français. Elle s’est peu à peu étoffée d’un réseau d’association dans d’autres pays, fédéré par l’AEPN française.
Nous sommes très honorés de compter parmi nos membres les plus grands noms de l’histoire de l’écologie tels que par exemple mes amis Patrick Moore (cofondateur de Greenpeace en 1971 à Vancouver) et James Lovelock (père de la théorie de Gaïa, considéré comme le fondateur historique de la pensée écologique depuis les années 1960, éminent scientifique écologiste membre de l’Académie des Sciences en Grande Bretagne, aujourd’hui âgé de 92 ans). Tous deux sont de bons amis membres de l’AEPN et militent activement avec nous pour faire connaître les avantages écologiques de l’énergie nucléaire propre et respectueuse de l’environnement.
En termes d’activités, l’AEPN a pour objectif l’information du public. Notre site internet diffuse des informations en 15 langues avec le soutien actif de nos 285 correspondants locaux. Nous intervenons fréquemment dans les médias dans différents pays (radio, TV, conférences, expositions…) sur les thématiques de l’environnement et de l’énergie et plus particulièrement de l’énergie nucléaire. Nous avons par exemple longtemps tenu un stand à la Fête de l’Huma et nous mettons un point d’honneur à accepter la plupart des invitations, tous bords politiques confondus. Nous tenons conceptuellement à présenter à la fois les avantages du nucléaire, mais aussi ses inconvénients quand il y a lieu. Dès le dimanche suivant les événements de Fukushima (l’accident de Fukushima a débuté le vendredi 11 mars), j’ai ainsi déclaré dans mes diverses interventions audiovisuelles que l’on avait affaire à un accident nucléaire majeur devant être classé entre le niveau 5 et 7 sur l’échelle INES. Par cette déclaration, nous devancions même les associations antinucléaires et les autorités japonaises qui ne parlaient alors que d’un accident de niveau 4.
Quelles raisons vous ont poussé à vous engager dans cette voie ?
Pour des raisons familiales (profession de mon père), mon enfance fut proche de la nature et nomade, voyageant à travers le monde. Cela m’a donc très tôt sensibilisé à l’écologie. Revenu en France pour terminer mes études, j’ai décroché mon premier emploi chez EDF, ne m’étant jamais éloigné dans mon parcours de la problématique énergétique. Puis, mon cheminement personnel m’a conduit à développer davantage mon côté écologiste en recherchant des modes de vie et de consommation sains, laissant de côté la question nucléaire pour un temps. Devenu écrivain à plein temps, l’engouement suscité par la publication de mon livre « Le nucléaire, avenir de l’écologie ? », m’a amené à finalement créer l’AEPN, en 1996, réconciliant en cela ces deux aspects.
N’est-ce pas ambigu, voire contradictoire d’être à la fois écologiste et pro-nucléaire ?
Au contraire, écologie et nucléaire vont de pair et le nucléaire est la principale solution (mais pas la seule) à la double crise, énergétique et climatique, à laquelle le monde doit faire face. L’écologie, est avant tout une science, la science de l’environnement. L’énergie d’origine nucléaire est d’ailleurs la plus écologique des énergies massivement disponible. Je prends toujours l’exemple du facteur 10^6 (1 million) : 1 gramme d’U235 (le combustible nucléaire) produit autant d’énergie qu’une tonne de pétrole. On retrouve également ce facteur 10^6 dans la quantité de déchets produite.
Ceci donne lieu à une stratégie catastrophique de rejets des déchets pour l’industrie pétrochimique : pour le CO2, la poubelle, c’est l’atmosphère, car l’énorme quantité qui en est produite (30 milliards de tonnes par an) rend son confinement techniquement très difficile et économiquement impossible en pratique. L’industrie nucléaire adopte au contraire une stratégie de retraitement, de recyclage (97% du combustible utilisé est encore utilisable) et de confinement/stockage de ses déchets.
Une écologie ambitieuse, ouverte sur le progrès et cherchant à concilier l’homme et son environnement, ne peut se concevoir qu’avec l’utilisation de l’énergie nucléaire.
De nombreux partis politiques se revendiquant de l’écologie existent en France. En êtes-vous membre ? L’AEPN a-t-elle des liens avec les autres partis et associations écologistes ?
Fondamentalement en France, la question écologique a été capturée par un parti, alors que cette problématique devrait être transverse. Il n’existe pas un parti de la Défense Nationale ou un parti de l’Economie, alors pourquoi l’écologie devrait-elle être la propriété d’un seul parti ?
Je tiens à préciser que l’AEPN n’est pas un mouvement politique, mais un mouvement citoyen, qui met un point d’honneur à ne pas être récupéré politiquement par qui que ce soit. Nous n’appartenons donc ni à la gauche, ni à la droite et l’AEPN rassemble des membres de toutes tendances et entretient des contacts réguliers avec l’ensemble de l’échiquier politique français.
Vous avez vécu, tout comme nous, la catastrophe de Fukushima, quelles seront ses impacts au niveau français, mais aussi mondial ?
Fukushima marque un tournant dans l’histoire du nucléaire.
Impact sanitaire et social tout d’abord. Car effectivement, des terres ont été contaminées et des habitants évacués. Pour autant, je tiens à souligner que si le terrible tremblement de terre et le raz-de-marée qui a suivi ont causé la mort de plusieurs dizaines de milliers de victimes, aucun décès lié à la radioactivité n’est à déplorer à ce jour.
Impact sociétal ensuite, les films et photos de cette catastrophe, diffusés très rapidement et à grande échelle, ont conduit à une perte globale de la confiance du public dans l’énergie nucléaire. Mais ce phénomène restera selon moi provisoire, car conjoncturel. Il faudra probablement une dizaine d’années pour que l’industrie nucléaire s’en remette et retrouve son niveau de croissance de la fin de la décennie. En effet, les raisons profondes qui nous ont amenés à nous tourner vers le nucléaire sont toujours là, qu’ils s’agissent des ressources naturelles qui s’épuisent, de l’indépendance énergétique ou de l’impact sur le climat. A long terme, l’impact de Fukushima pour l’industrie nucléaire à l’échelle mondial sera vraisemblablement assez limité.
Seuls un petit nombre de pays européens (Allemagne, Italie notamment) ont décidé au plus fort de cet accident de ne plus recourir à cette énergie, et il est fort probable qu’ils reviendront sur leur décision dans quelques années après mûre réflexion (l’Allemagne ayant déjà changé d’avis 4 fois à 180°C sur ce sujet du nucléaire). Les plus grands pays (Chine, Inde, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Russie, France, ainsi que le Japon) ont au contraire confirmé leur intention de poursuivre le développement de l’énergie nucléaire tout en tirant bien sûr toutes les conséquences des catastrophes naturelles survenues à Fukushima pour rendre les centrales existantes et futures encore plus sûres qu’elles ne le sont déjà.
Quel serait selon vous le mix énergétique idéal pour diminuer au mieux l’émission de gaz à effet de serre ?
Après les événements de Fukushima, la question qui se pose est : le nucléaire reviendra-t-il à temps c’est-à-dire avant l’épuisement du pétrole, pour fournir aux populations l’énergie dont elles ont besoin et pour faire face aux échéances écologiques mondiales ? Je rappelle que le programme nucléaire français s’est étalé de 1973 à 1999, soit plus de 25 ans, il est donc long à mettre en place.
Si l’on décide de se fixer un objectif d’énergie 100% écologique et zéro-carbone, et c’est ce à quoi j’aspire, la baisse de la production d’électricité nucléaire est un non-sens. Bien au contraire, il faudrait a minima garder cette production au même niveau que le niveau actuel. Dans le même temps, il faudrait développer l’énergie hydraulique, qui a elle aussi pour énorme avantage d’être bon marché, d’être non émettrice de CO2 et de pouvoir constituer une réserve d’électricité disponible à tout moment.
Quant aux énergies renouvelables d’origines solaire et éolienne elles peuvent éventuellement être une source d’appoint pour les pays qui n’ont pas accès au nucléaire. Mais c’est une hérésie économique et écologique de vouloir à tout prix les développer industriellement (connectées au réseau) en France. Par nature, il s’agit d’énergies décentralisées et adaptées uniquement aux faibles puissances loin des réseaux électriques ce qui correspond assez bien aux besoins du continent africain mais pas de l’europe industrialisé. Nous ferions donc mieux de subventionner la construction d’éoliennes là-bas que chez-nous ! Ce serait plus utile à la fois socialement, et sur le plan écologique pour la protection du climat.
Enfin et bien évidemment, il faut développer dès maintenant une importante politique d’économie d’énergie en se focalisant sur les bâtiments et sur le transport. Développons davantage les pompes à chaleur pour le chauffage des bâtiments, la construction écologique (maisons passives, production d’eau chaude domestique par solaire thermique décentralisé, récupération de la chaleur des eaux usées avant rejet à l’égoût au moyen d’échangeurs eau-eau qui n’existent qu’au stade de prototypes actuellement). Développons aussi les transports ferroviaires et notamment le ferroutage, ainsi que la voiture électrique.
Au final, il faut maximiser les techniques de production d’électricité non émettrices de gaz à effet de serre (nucléaire et renouvelables dont la principale est rappelons-le l’hydraulique) tout en diminuant la consommation énergétique.
A l’échelle française, quels seront les grands enjeux énergétiques de la présidentielle de 2012 ? Quels changements pourraient en découler pour le nucléaire français ?
2012 sera une échéance très importante pour le nucléaire en France. En 1997, suite à la dissolution de l’Assemblée, le réacteur à neutrons rapides Superphénix avait été stoppé par Dominique Voynet. Si les Verts reviennent au pouvoir en s’alliant avec les Socialistes en 2012, il pourrait y avoir quelques conséquences pour l’industrie française. Bien que l’an prochain soit une date capitale pour la France, cela ne changera rien dans le reste du monde, car les gros producteurs (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde) ne sortiront assurément pas du nucléaire et resteront moteur pour le développement de la filière.
Du point de vue écologiste, la France pourrait devenir le premier pays à avoir 100% de sa production d’électricité d’origine nucléaire + hydraulique, en adoptant un programme volontariste. Il faut être pionnier ! La France avec son électricité hydraulique et nucléaire et propre et respectueuse de l’environnement est déjà un formidable exemple pour le reste du monde, et nous pourrions encore améliorer cette performance environnementale exemplaire en devenant le premier pays industrialisé au monde à sortir du pétrole avec une industrie et un mode de vie de zéro-carbone.
Pour atteindre cet objectif, deux autres grands changements s’imposent dans la politique énergétique française : la diminution de la consommation d’énergies carbonées dans le bâtiment (développement des pompes à chaleur, de l’isolation…) ainsi que dans les transports (favoriser le transport électrique en développant les automobiles électriques et le ferroutage des camions, ainsi que les véhicules électriques pour les particuliers).
Une politique énergétique est un tout, il faudra être à la fois cohérent et réaliste. Les solutions techniques existent, seule la volonté est à trouver. C’est ce que je m’efforce de faire pour ma part à mon niveau, dans ma vie personnelle comme professionnelle. Mes émissions de CO2 personnelles ont été réduites d’un facteur 50 à 100 : avant, voyageant beaucoup et habitant un logement chauffé au gaz, j’émettais sept fois plus de CO2 dans l’atmosphère (environ 40 tonnes de CO2 par an) que le français moyen (6 tonnes par an). Depuis que j’ai construit une maison écologique, passive et positive en énergie, mes émissions de CO2 sont au contraire 7 à 10 fois moindres que celles du français moyen (400 kgs par an). Soit un gain d’un facteur 50 à 100 environ en seulement quelques années. Si un nombre suffisant de personnes agissent manière similaire, il est évident que de grands progrès sont possibles, allant au-delà du facteur 4 que vise actuellement la France en 2050.
Pour autant y arrivera-t-on sur un plan national et mondial ? C’est écologiquement souhaitable et techniquement possible. Mais la question reste entière car cela dépendra bien sûr des actes de chacun d’entre nous et bien sûr des décisions collectives que nous prendrons.
Cyril Crocq et Boris Supiot, pour la SFEN Jeune Génération