M. Albert, vous travaillez à la Représentation Permanente de la France auprès des Nations-Unies et des organisations internationales à Vienne. Comment s’organise cette ambassade et quel est votre rôle au sein de celle-ci ?
La Représentation Permanente est une ambassade un peu particulière puisqu’elle a un rôle de représentation de la France auprès d’organisations internationales multilatérales. Elle traite de sujets techniques et spécialisés, auprès de l’AIEA et des autres organisations internationales de Vienne telles que l’ONUDC (crime organisé et drogue). Outre des diplomates, elle comprend de nombreux experts détachés notamment du CEA, du ministère de la Défense, de la Justice (magistrats).
Le rôle du service nucléaire de la Représentation Permanente (RP) est, sous l’autorité de l’Ambassadrice, de représenter la France auprès de l’AIEA et d’y défendre les intérêts français. Cela se fait en liaison constante, presqu’en symbiose avec les services travaillant en France sur les mêmes thèmes au MAEE* et au CEA (…).
Outre cette fonction de représentation, le service nucléaire dirigé par le conseiller participe à la coordination organisée par le MAEE et le CEA entre les différents partenaires français intéressés par l’AIEA. Le CEA, en plus d’être un organisme de recherche, a en effet aussi un rôle de conseiller du gouvernement pour les affaires nucléaires ; la France est d’ailleurs représentée au Conseil des Gouverneurs, instance décisionnelle de l’AIEA, par le Directeur des relations internationales du CEA.
Pouvez-vous justement revenir sur les missions confiées à l’AIEA ?
L’AIEA a pour mission de permettre à ses membres de coopérer pour bénéficier de l’ensemble des applications de l’énergie nucléaire et des radioéléments, tout en s’assurant que celles-ci ne sont pas détournées à des fins contraires aux objectifs du traité de non prolifération nucléaire (TNP). Concrètement, l’Agence organise des réunions (réunions techniques, conférences…), rédige des documents (normes, guides,…) permettant de partager la connaissance et les informations, et organise des missions et des projets au bénéfice des Etats membres (par exemple sous forme de programmes d’évaluation et de conseil auprès d’un pays). Dans le secteur de la sûreté nucléaire, par exemple, il s’agit d’une part de faire progresser la sûreté à travers des mécanismes internationaux, telles que des conventions internationales, et d’autre part d’organiser l’assistance envers des pays qui souhaitent développer leur programme électronucléaire. Le but est de partager les technologies nucléaires pour que tout le monde puisse en bénéficier. Par ailleurs, l’AIEA a une mission de vérification (les "garanties") pour s’assurer, en application des engagements pris par les pays concernés, que leurs activités nucléaires demeurent exclusivement pacifiques.
Les observateurs et les industriels parlent de la renaissance du nucléaire, voire d’une 3ème révolution énergétique. Quels sont alors les grands enjeux qui se présentent à l’AIEA et quelles sont les grandes orientations choisies par l’agence pour y répondre ?
Il faut d’abord noter que l’AIEA n’est qu’un acteur parmi d’autres : s’agissant des grands enjeux industriels et commerciaux, la majorité des développements a lieu en dehors de l’AIEA, au plan national ou dans le cadre de coopérations bilatérales. Les enjeux industriels ont certes des échos à l’AIEA mais en général ils ne passent pas par l’Agence. Mais l’AIEA a une autre fonction, tout aussi essentielle : elle est un acteur central pour proposer et mettre en place un cadre international destiné à accompagner le renouveau du nucléaire ou, pour reprendre l’expression de la France, proposer un « développement responsable » du nucléaire, ce qui recouvre différents aspects relatifs à la sûreté, à la sécurité, à la non-prolifération, à la protection de l’environnement, à la technique et aussi à la responsabilité juridique. C’est la vision mais aussi l’intérêt de la France, qui promeut et développe un nucléaire visant à l’excellence et souhaite éviter que d’autres proposent un nucléaire moins exigeant. Pour favoriser la mise en place de ce cadre responsable, l’AIEA définit des références, elle promeut les échanges et les bonnes pratiques dans les domaines que je viens de mentionner. Elle encourage aussi l’harmonisation et les progrès en matière de sûreté, par le développement de normes internationales et la promotion des conventions internationales destinées à renforcer la sûreté.
A.-C. Lacoste, président de l’ASN, a déclaré le 14 septembre dernier que la proposition faite de mettre en place un organisme mondial de régulation, qui accorderait des certifications globales pour la conception de réacteurs, était « une mauvaise idée ». La représentation permanente de la France auprès de l’AIEA partage-t-elle cet avis ? Pouvez-vous décrypter pour nous les tenants et les aboutissants de cette proposition ?
Nous appuyons bien sûr l’action de l’ASN dans le cadre de l’AIEA. Cette question de certification et d’harmonisation internationale est traitée assez largement en dehors de l’AIEA, par des coopérations directes entre les différentes autorités de sûreté (cf. programme MDEP) sur un modèle « bottom-up » pour rapprocher leurs pratiques et construire ensuite des approches réglementaires communes. On ne peut pas a priori décréter une harmonisation s’il n’existe pas dans les faits une base technique qui permette de le faire. D’ailleurs disposer d’une certification internationale supposerait l’existence d’une autorité de sûreté supranationale, ce qui n’est pas le cas actuellement. Créer ex nihilo une réglementation commune poserait des difficultés techniques car chacun arriverait avec ses propres approches et intérêts : par exemple les Français et les Américains ne voient pas la sûreté de la même façon. Par contre, promouvoir un dialogue et un travail commun entre les autorités de sûreté comme le fait l’ASN va dans le bon sens.
Etant donné le poids scientifique, financier et industriel de la France sur la scène du nucléaire civil avec des entreprises telles qu’AREVA et EDF ainsi qu’avec des organismes reconnus comme le CEA, la Représentation permanente de la France a-t-elle un rôle tout particulier à jouer auprès de l’AIEA ?
L’un des efforts de la RP est d’assurer à la France l’influence la plus importante possible, à la hauteur de l’expérience et des ambitions nucléaires de notre pays. L’AIEA est née d’une volonté des pays de collaborer, bien que leurs intérêts puissent être différents – et notre rôle est bien sûr d’appuyer ceux de la France. Une partie importante de notre travail consiste à dégager parmi ces intérêts divers des convergences et des objectifs communs, ainsi que de mener des coopérations dans les domaines correspondants.
Le travail exercé à l’AIEA est ainsi avant tout un travail d’influence. Le principal levier est donc la présence : être présent en participant aux diverses réunions et par des contacts directs, rencontrer le plus de gens possible, se tenir au courant des initiatives en cours et participer au maximum d’actions en commun ! Notre point fort c’est bien sûr l’image de la France dans le domaine nucléaire. Le milieu de l’AIEA étant un milieu de spécialistes et d’experts, il est assez proche du paysage français (CEA, EDF, AREVA, IRSN) et l’expertise française y est très reconnue et est perçue comme un modèle, c’est notre atout principal.
Le point le plus faible, c’est peut-être dans le domaine financier. Au-delà de la contribution obligatoire de la France au budget de l’Agence (6% sur un budget de 318 millions d’euros en 2010, NDLR) nous ne pouvons pas toujours engager autant de ressources sur les projets que nous le souhaiterions, en tout cas moins que d’autres pays (Etats-Unis, Japon, Corée du Sud notamment). Ce soutien aux projets qui intéressent la France n’est d’ailleurs pas seulement financier, il peut aussi s’agir de détachement d’experts ou de contributions en nature.
S’agissant de la présence de français dans le personnel de l’AIEA, la représentation française est assez inégale : la France est très bien représentée dans le domaine des Garanties (pour veiller à ce que l’usage des technologies nucléaires ne soit pas détourné à des fins non pacifiques, cela pour lutter contre la prolifération des armes nucléaires, NDLR) et de la Sûreté nucléaire. En revanche, dans le domaine de l’énergie nucléaire, curieusement, il n’y a quasiment pas de français malgré les opportunités disponibles.
De plus, nous travaillons à développer l’implication des acteurs nationaux. Même si celle-ci est importante et fonctionne correctement grâce à une bonne interaction des principaux organismes concernés (AREVA, EDF, ASN, CEA, IRSN), l’Agence est souvent perçue comme une organisation étrangère sur laquelle on n’a pas de prise, voire comme une administration dont on subit l’action. En fait, elle est issue d’une volonté des Etats de coopérer, chacun d’entre eux en est copropriétaire et elle doit être considérée comme un outil partagé avec d’autres pays, dans lequel on a intérêt à s’impliquer et où on doit être présent pour l’orienter dans le sens qui nous intéresse. Et cela n’est malheureusement pas encore pleinement réalisé par tous.
La nomination du japonais Yukiya Amano à la direction générale de l’AIEA a été approuvée officiellement le 14 septembre dernier dans un contexte difficile marqué par les pourparlers avec l’Iran. Pouvez-vous décrypter pour nous la situation actuelle ?
De façon très résumée, l’Iran développe un programme nucléaire dont une partie a été clandestine, en violation de ses obligations internationales. On ne voit pas la finalité civile de ce programme qui semble bien au contraire avoir des dimensions militaires. Cette situation a été sanctionnée par de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité des Nations-Unies et du Conseil des gouverneurs de l’AIEA. Pour résoudre cette crise, la France et ses partenaires (les « E3+3 » : les 5 Etats dotés + l’Allemagne ou historiquement, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne auxquels se sont ajoutés la Russie, les Etats-Unis et la Chine) ont une démarche commune de double approche en tentant d’une part de discuter avec l’Iran - ils ont fait, pour cela, de nombreux gestes d’ouverture-, et en appliquant, d’autre part, une politique de sanctions.
Ces 6 pays ont essayé d’engager une réelle discussion avec l’Iran, jusqu’à ce jour sans succès ; ils ont formulé dans ce but deux propositions globales de coopération pour servir de bases de discussion. Plus récemment, il y a eu aussi une proposition plus spécifique sur la fourniture de combustible du réacteur de Téhéran. Chaque fois, l’Iran n’a pas répondu de façon précise et a esquivé une réelle discussion sur son programme nucléaire et sa finalité. Cela ne fait que renforcer les préoccupations de la communauté internationale et la nécessité que l’Iran se conforme à ses obligations.
M. Albert, nous avons abordé les grands enjeux de l’AIEA ; en quoi chaque acteur du renouveau nucléaire en France peut-il se sentir concerné à son échelle ? Quel message souhaiteriez-vous faire passer à la jeune génération qui vit cette renaissance de l’intérieur ?
Je voudrais transmettre deux messages, peut-être un peu classiques mais que je crois essentiels dans notre métier. Le premier est que c’est le bon moment pour travailler dans le nucléaire. Il y a des choses importantes, variées et intéressantes à y faire. C’est toujours intéressant d’être dans un domaine d’activité ou une industrie qui a le vent en poupe. Donc profitez-en et allez-y ! D’autre part, au-delà des dimensions techniques (et le nucléaire est assurément très riche techniquement et à la pointe de la technologie), notre métier a des implications importantes pour la société et suscite intérêt et questions dans de nombreux domaines : sur la façon dont ces activités servent la collectivité et sont perçues par elle, sur les bénéfices et les risques, sur les modes d’interaction de l’Etat avec cette industrie, jusqu’à des enjeux géostratégiques. Le second message serait donc : soyez conscients de ces enjeux et de cette richesse, contribuez à cette mission commune, cette responsabilité commune et, en fonction de vos intérêts personnels, élargissez votre champ de vision pour exercer votre métier de manière complète et épanouissante.
* MAEE : Ministère des Affaires Etrangères et Européennes
** TNP : Traité de non-prolifération
