SFEN Jeune Génération
Accueil du site > 2. Interviews de dirigeants > Interview de Mme Isabelle Leboucher, AREVA, Président de la Section (...)

Interview de Mme Isabelle Leboucher, AREVA, Président de la Section Technique SFEN ST5 – Cycle du Combustible Nucléaire

jeudi 22 septembre 2011

1) Mme Leboucher, pouvez-vous résumer votre parcours professionnel ?

JPEG - 5.5 Mo

Mon expérience professionnelle au sein d’AREVA a commencé il y a une vingtaine d’années. Avec une formation d’ingénieur, j’ai débuté comme ingénieur d’essai et de procédé dans les usines de La Hague, pour évoluer ensuite vers la partie commerciale concernant la gestion du combustible, en amont et en aval du réacteur nucléaire, vers l’international (comme le Japon, ou d’autres pays européens) ou les opérateurs français, notamment Edf. Après un passage par les fonctions corporate d’Areva, et je m’occupe à présent du business development de l’aval.

2) Quelles sont les activités et les finalités de la Section technique dont vous êtes présidente ?

La Section « Cycle du combustible nucléaire » a comme finalité d’apporter des éléments de connaissance et de compréhension sur deux enjeux principaux : la sécurité d’approvisionnement et la gestion du combustible usé, comme par exemple le confinement des déchets nucléaires. Cette activité permet de définir et étudier les problèmes et les priorités des investisseurs de la filière nucléaire, ce qui est souvent crucial, vu la taille du parc nucléaire français.

De manière plus générale, les activités de notre section technique, comme celles de toute autre section technique de la SFEN, sont de grande importance pour la filière nucléaire française, car elles constituent un forum de discussion technique permanent entre tous les différents parties prenantes (stakeholders) du cycle nucléaire.

3) Quels sont les défis scientifiques et technologiques les plus importants à l’heure actuelle concernant le combustible nucléaire ?

On peut parler à l’heure actuelle de deux classes de défis.

— La première concerne la fabrication et la gestion du combustible à court terme, pour assurer la compétitivité économique de l’énergie nucléaire et l’optimisation des prestations neutroniques. Une compréhension des tendances du marché est fondamentale pour s’assurer de disposer des ressources adéquates pour la gestion courante de même que la gestion des combustibles usés, en évitant leur accumulation, pour une bonne acceptation de l’énergie nucléaire.

— Le deuxième enjeu est le management à long terme : comprendre quel type de R&D, quels investissements, quels moyens sont à mettre en œuvre pour alimenter les réacteurs du parc de demain. Il faut donc être capable d’élaborer une analyse globale de planification, basée sur des perspectives à long terme, tout en assurant une adaptabilité de ce planning aux fluctuations et aux imprévus qui peuvent se vérifier sur la courte période.

4) Une des critiques les plus fréquentes qu’on fait à l’énergie nucléaire concerne la disponibilité limitée d’uranium naturel dans les mines déjà ouvertes. Pourtant, des énormes réserves restent encore inexploitées, notamment sur le fond des océans.

Croyez-vous que dans le futur l’exploitation de ces réserves sera économiquement favorable ?

Plusieurs aspects sont à considérer. D’abord, l’intérêt du choix du nucléaire se base sur son prix assez bas du kWh : l’impact du coût du combustible sur le total de la production d’énergie électronucléaire est limité, et doit le rester, dans une certaine marge, pour garder les avantages économiques par rapport aux autres sources énergétiques.

Ensuite, pour ce qui concerne la disponibilité effective des gisements déjà en cours d’exploitation, donc à faible coût d’extraction, il faut regarder le cas du pétrole, où les ressources estimées ont augmenté au cours du temps grâce aux évolutions des capacités technologiques ; il en a été de même pour l’uranium. La pratique à présent est donc de se servir d’abord des gisements à bas coût d’exploitation, pour passer éventuellement ensuite à l’utilisation des ressources à coût plus élevé, tout en bénéficiant de ressources secondaires. Les ressources d’uranium dans le monde restent en tout cas multiples, et leur exploitation dépendra de la marge économique utilisable.

La journée d’étude SFEN du 5 octobre, pour revenir aux activités de notre section technique, va aborder justement ces thèmes.

5) Un approvisionnement sûr de combustible pour les Pays qui utilisent l’énergie nucléaire est vital, il comporte des enjeux stratégiques et géopolitiques très importants. Des accords internationaux pour la gestion et le contrôle de l’enrichissement ou l’utilisation du plutonium ont été ratifiés.

Comment toutes ces situations influencent le cycle du combustible au niveau industriel ?

Les thèmes de l’enrichissement de l’uranium d’un coté, et celui de la gestion du plutonium en aval du cycle du nucléaire - en général, le reprocessing - restent des aspects très sensibles de la gestion du combustible surtout pour les pays primo-accédants au nucléaire du fait des risques de prolifération d’armes atomiques. Seul un nombre limité de pays, parmi lesquels la France, a accès à ces technologies. Dans ces installations, les contraintes de non prolifération sont prises en compte dès la conception de la supply chain, et le cycle du combustible nucléaire est industrialisé de façon à permettre un contrôle constant sur le produit de la part des Etats, ou des organisations internationales. Par exemple, les travaux de l’usine Melox sont constamment supervisés par des caméras indépendantes de l’IAEA et d’Euratom.

Les exploitants de centrales ne disposant pas de ces installations sont donc des clients de nos usines. Des services de gestion des matières peuvent être proposés à certains pays.

6) Dans les dernières décennies, le combustible MOX, composé d’un mixte d’oxydes d’uranium et de plutonium, a été proposé pour l’exploitation dans les centrales LWR.

Quelles sont les particularités liées à la fabrication et l’exploitation du MOX ?

La fabrication de combustible MOX demande une technologie difficile à maîtriser. Elle doit permettre une bonne capacité de production et une souplesse de gestion de l’usine. Ces caractéristiques sont très bien prises en compte dans l’installation Melox. Moins bien prise en compte, elles ont un impact sur la rentabilité immédiate d’une installation, ce qui a conduit le gouvernement anglais à fermer l’usine anglaise de Sellafield. En termes d’exploitation, l’utilisation du MOX dans les centrales LWR (REL) requiert des adaptations mineures pour remplacer l’oxyde d’uranium. En général, les réacteurs actuels sont projetés pour fonctionner chargés à 30% avec combustible MOX, et on va au niveau européen vers des directives de charge en MOX à 50% ; les réacteurs EPR, grâce au retour d’expérience de plus de 40 années de fabrication et d’opération proposent une option de chargement complet en MOX (100% du cœur). Les performances montrées à l’heure actuelle sont en effet excellentes, et le MOX est ou a été utilisé dans une quarantaine de réacteurs à eau légère.

7) Passons aux réacteurs de Génération IV : le combustible pour des RNR va avoir des caractéristiques neutroniques et thermomécaniques différentes de celles du combustible utilisé dans les centrales actuelles.

Quelles sont les difficultés liées à la production ce nouveau type de combustible ?

L’étude des tous les aspects technologiques, y compris le combustible, des réacteurs Génération IV fait partie du Projet Astrid, qui voit la France proposer un RNR refroidi au sodium. La fabrication du combustible sera une évolution par rapport au combustible MOX actuel en s’appuyant sur la maîtrise développée pour la production de combustible pour le réacteur Superphénix. Le challenge réside aussi dans la tenue des contraintes budgétaires de fabrication et chargement, et des échéances données pour ce projet pilote.

8) Avez vous un message à passer aux membres de la SFEN JG, pour les inviter à s’engager dans le secteur du combustible nucléaire ?

J’ai deux messages à passer aux jeunes de la SFEN. Le premier, presque « personnel », est que le secteur du cycle du combustible est extrêmement passionnant, à la fois pour ceux qui sont intéressés par les sciences, car on est confronté à la recherche et à l’innovation permanente, et pour ceux qui se passionnent pour les aspects géopolitiques, car on travaille dans un environnement international et multiculturel. Les besoins d’analyse économique, politique et sociale sur des perspectives souvent à long terme y sont également essentiels. Je veux donc adresser un message d’enthousiasme fort vis à vis des jeunes sociétaires.

Sur le nucléaire, en général, qui est et restera une grande épopée de l’énergie, les jeunes sont les bienvenus. Mon deuxième message est de les inviter tous à être les ambassadeurs du nucléaire autour d’eux : je félicite d’ailleurs la SFEN-JG pour cette œuvre constante et très utile d’information !

Une interview réalisée par Massimiliano Picciani pour la SFEN JG

SPIP | contact@sfenjg.org | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | mis à jour le 19 mai 2012