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Interview de Pierre Yves Cordier, Conseiller Nucléaire à l’Ambassade de France du Japon

lundi 4 janvier 2010

Par Silvain Ikazaki

Peux-tu nous dire deux mots sur ton parcours ?

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Chimiste de formation, j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur en 1991 à l’Ecole Supérieur de Chimie de Clermont-Ferrand. J’ai découvert le nucléaire à travers un stage au CEA à Fontenay aux Roses où j’ai travaillé sur la chimie du retraitement. J’ai ensuite continué sur une thèse, qui m’a amené pour la première fois au Japon pour 6 mois en 1994 dans un laboratoire de PNC (aujourd’hui JAEA) à Tokai Mura. Le nucléaire m’a plu, le Japon m’a plu, et après avoir été embauché par le CEA en 1995, et être descendu de Fontenay aux Roses à Marcoule, afin de travailler dans les nouveaux locaux d’Atalante, j’ai été de nouveau envoyé à Tokai Mura en 1998, cette fois chez JAERI (JAEA aujourd’hui). De retour au CEA en France en 1999, quand j’ai su que COGEMA souhaitait embaucher des ingénieurs pour partir à Rokkasho-mura, j’ai postulé. Après avoir été recruté par COGEMA (maintenant AREVA) j’ai alors été envoyé un peu plus de 4 ans à Rokkasho mura, de 2001 à 2005, où j’étais en charge des équipes AREVA travaillant sur les ateliers de purification du Plutonium et de l’Uranium. De retour au CEA en 2005, j’ai quitté le monde technique pour me consacrer à un poste à la Direction des Relations Internationales en lien avec la région Asie-Pacifique (Japon, Corée, Australie) pendant 2 ans. Après cela j’ai été nommé Conseiller Nucléaire à l’Ambassade du Japon en Septembre 2007.

Quelle est la mission du Service Nucléaire ?

Les missions du service nucléaire sont multiples. Il tient en premier lieu le rôle de représentation du nucléaire français au Japon. C’est un Service géré et financé par le CEA, qui le représente donc, mais qui soutient et facilite aussi les relations des acteurs français du nucléaire (ASN, IRSN, ANDRA, etc…) avec leurs homologues japonais. Nous travaillons bien sûr main dans la main avec les sociétés françaises qui ont une représentation au Japon (AREVA et EDF). Nous les appuyons notamment dans les démarches d’export control (exportations depuis le Japon de pièces ou d’équipements destinés à des réacteurs français ou en construction à l’étranger). Nous sommes également un service de l’Ambassade de France, et à ce titre nous pouvons être amenés à assister l’Ambassadeur et la Chancellerie dans leurs démarches diplomatiques portant sur le nucléaire, le rôle régalien de l’Etat étant très important dans ce domaine. Nous assurons enfin les activités classiques d’un bureau de représentation, qui comprennent de la veille technologique, de l’assistance logistique au Japon pour les visiteurs Français, de l’aide à l’organisation en France de visites japonaises, et des actions de contact et de lobbying à tous les niveaux du nucléaire japonais (ministères, industriels, électriciens, instituts de R&D, politiques…) Bien entendu, nous suivons tout particulièrement les coopérations du CEA en matière de R&D avec ses partenaires japonais (JAEA, CRIEPI…).

Le Japon connaît en ce moment un tournant historique, puisque le Parti Libéral Démocrate (PLD) a perdu les élections au profit du Parti Démocrate (PDJ), pour la première fois depuis plus de 50 ans. Quelles conséquences pour le nucléaire Japonais ?

Le nucléaire n’était pas un enjeu du débat, qui était centré sur l’économie, le social, la sécurité, ou encore les relations avec les Etats-Unis. Ceci étant posé, le PDJ est un parti hétéroclite, avec plusieurs tendances, certaines anti-nucléaires. Mais la ligne du parti dans son ensemble, d’après ce qui est écrit dans le manifeste (qui correspond à leur programme politique), ainsi que de par les contacts que nous avons pu avoir, exprime une continuité dans la politique nucléaire qui sera appliquée. Le Japon continuera son programme de construction de centrales, et la politique du cycle fermé avec retraitement du combustible usé et utilisation du combustible MOX est maintenue. En revanche, des changements institutionnels pourraient voir le jour, notamment au niveau de l’organisation de la sûreté nucléaire afin d’offrir davantage d’indépendance et de transparence.

Quel est le statut du réacteur à neutrons rapide japonais, Monju ?

Monju est un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium, dont la construction a été achevée en 1994. Un accident (fuite de sodium du circuit secondaire, non radioactif) en 1995 a obligé JAEA, l’exploitant, à arrêter la centrale et à effectuer des travaux de mise à niveau. Depuis lors, le réacteur n’a pas été redémarré. Aujourd’hui, Monju est prévu pour un redémarrage en février / mars 2010. De nombreux imprévus sont venus retarder le démarrage, tels que problèmes de capteurs, des trous dans les conduites d’air conduisant à la cheminée, et divers problèmes ponctuels à résoudre au cas par cas. Aujourd’hui, le dernier point bloquant est la démonstration de la tenue de l’installation au séisme. En effet suite au tremblement de terre de Kashiwazaki – Kariwa en 2007, une réévaluation globale de tenue au séisme est en cours d’application. Nous avons une forte attente sur Monju, car avec l’arrêt de Phénix, ce réacteur est un des rares réacteurs rapides en fonctionnement (ou en passe de l’être) dans le monde, et il est donc très important pour la R&D sur les combustibles et les matériaux, entre autres pour les réacteurs de génération IV. C’est la raison pour laquelle nous suivons de près et soutenons la JAEA pour le redémarrage de Monju.

Peux-tu nous donner des exemples concrets de coopération entre la France et le Japon dans le domaine de la R&D ?

JAEA est l’organisme responsable de l’essentiel de la R&D dans le domaine nucléaire, c’est donc notre partenaire principal. De plus, il abrite aussi l’agence domestique japonaise d’ITER, et est aussi le partenaire principal dans le cadre de l’Approche Elargie. Nous avons donc une collaboration riche et intense. Les domaines de coopération sont très variés : systèmes nucléaires du futur (SFR, VHTR, GFR…), avec leurs cycles et leurs diverses utilisations complémentaires (production de chaleur, d’hydrogène…), les cycles du futur, le démantèlement et la gestion des déchets, les sciences nucléaires de base… Toute la R&D nucléaire est pratiquement couverte. Nous avons également des accords de mutualisation des installations. Ainsi par exemple, nous aurons la possibilité de réaliser des expériences dans les réacteurs rapides Monju et Joyo, et JAEA aura la possibilité d’utiliser le RJH, dont le démarrage est prévu pour 2014.

Comment vois-tu l’avenir de la coopération de ces deux grands pays nucléaires ?

La France et le Japon sont les deux seuls pays qui ont maintenu leurs compétences nucléaires pendant des années, avec une politique du cycle fermé (retraitement du combustible usé), même pendant la période où l’énergie nucléaire n’était pas bien considérée. Nous connaissons aujourd’hui une « Renaissance Nucléaire », et nombre de pays prennent conscience que l’énergie nucléaire permet de produire une électricité de façon sûre, économiquement compétitive, et sans émission de GES (Gaz à Effet de Serre). De ce fait, de nombreux pays en Asie, en Europe ou au Moyen-Orient, sans oublier les Etats Unis, veulent s’ouvrir à la technologie nucléaire, ou renforcer ou redynamiser leur programme existant. Il est plutôt satisfaisant de voir la France et le Japon aux avant postes de cette Renaissance, et il est normal que leurs industriels, capitalisant sur les compétences maintenues au fil des ans, puissent en bénéficier au premier chef. Sur le plan de la R&D, la France et le Japon disposant d’un programme de réalisation d’un prototype de réacteur rapide refroidi au Sodium à des échéances comparables (vers 2020 pour la France, et vers 2025 pour le Japon), il semble naturel que les collaborations s’intensifient autour de ces programmes, essentiellement en bilatéral, mais aussi en trilatéral avec les Etats Unis, ou en multilatéral. Donc, le Service Nucléaire de l’Ambassade de France au Japon aura encore du pain sur la planche en 2010, et pour encore pas mal d’années à venir !

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